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« Ils nous traitent comme des salariés de seconde zone » : dans les ex magasins Cora repris par Carrefour, la CFTC appelle à la grève

Ce mercredi 1er avril, la CFTC avait appelé à la grève les salariés des 57 anciennes enseignes du groupe Cora, qui avaient été rachetées par Carrefour en 2024. Notre organisation dénonce une dégradation inquiétante des conditions de travail, ainsi que des écarts de rémunération persistants entre les anciens salariés de Cora et ceux de leur nouveau propriétaire. Explications avec Cyrille Lechevestrier, délégué central CFTC Cora France.

Cyrille, peux-tu nous expliquer pourquoi la CFTC a appelé à la grève les ex salariés de Cora, dont les magasins avaient été repris par Carrefour en 2024 ?

Bien sûr. À la base, Cora, c’est une chaine d’hypermarchés, dont Carrefour a racheté les 57 magasins français il y a un an et demi. Depuis, les ex salariés de Cora portent les couleurs de Carrefour. Idem pour nos magasins, qui sont maintenant au nom du groupe. Le problème, c’est quel’acquisition de nos enseignes s’est tout de suite mal passée : on nous a, en somme,  expliqué sans ménagement qu’on ne savait pas travailler.

L’encadrement des magasins a notamment vite été mis sous pression – une pression qui a ruisselé sur les salariés. Carrefour a aussi procédé à de nombreux gels des embauches : un certain nombre de personnes absentes n’ont pas été remplacées, ça a forcément généré une surcharge de travail. Et puis il y a évidemment la question du salaire : les anciens salariés de Cora sont significativement moins bien payés que leurs homologues du groupe Carrefour.

À combien se portent ces écarts de salaire et comment le groupe Carrefour les justifie-t-il ?

Les salariés « classiques » de Carrefour sont quasiment payés 1 euro brut de plus de l’heure que nous. C’est significatif, quand vous considérez que la plupart des ex salariés de Cora sont rémunérés au SMIC. La CFTC juge que, à travail égal, un salaire égal devrait être versé. Quand nous avons signalé cette injustice à la Direction, ils nous ont simplement répondu qu’ils avaient pris l’engagement de préserver le modèle social auquel les salariés étaient attachés avant le rachat de Cora…

Au-delà même du salaire, les avantages extra salariaux des ex employés de Cora sont aussi très inférieurs à ceux de leurs homologues de Carrefour, c’est bien ça ?

Absolument. Comparativement, les anciens salariés de Cora ont 1 semaine de congé en moins, une prime de vacances moins importante, ou encore moins d’intéressement et de participation.

La CFTC a plutôt tendance à utiliser la grève en dernier recours. Avant d’en arriver là, avez-vous essayé de trouver une voie médiane avec la direction ?

Ça fait un moment que de nombreux salariés et délégués syndicaux nous demandent de recourir à la grève. Je ne suis pas quelqu’un qui rentre tout de suite dans le dur, donc nous avons d’abord essayé de négocier. J’ai notamment été reçu par la Direction générale en fin d’année dernière pour faire le point, leur dire que ça ne pouvait pas durer, que les équipes étaient à bout : des salariés sont en burnout, des délégués syndicaux pointent l’émergence des risques psychosociaux dans plusieurs magasins, on nous refuse des embauches pour remplacer des travailleurs absents… Ça fait beaucoup.

Que vous a-t-on répondu ?

En gros, qu’on ne savait pas travailler chez Cora… À la fin de l’entretien, l’un des représentants de la direction rigole, en me disant : « Vous auriez dû m’apporter une boîte de mouchoirs, c’est à pleurer vos histoires ». Hilarant, non ? Je lui ai rétorqué : « Si vous avez besoin de mouchoirs, je vous prendrai une marque Repère la prochaine fois. Ils sont moins chers que chez Carrefour et vu ce que vous nous payez, ça me fera faire des économies. »

Mais plus largement, comprenez-vous les transformations que le groupe Carrefour veut implémenter dans les ex magasins Cora ?

On ne fait que recevoir des messages contradictoires. Nous avions par exemple entendu par la presse qu’Alexandre Bompard (le PDG de Carrefour, NDLR) songerait à vendre 10 magasins Cora. Ou encore, qu’il pourrait bientôt annoncer la cession de certaines de nos enseignes en location-gérance… Stratégiquement, tout cela est très flou.

En février et mars, le groupe Carrefour a tenu avec les syndicats ses négociations annuelles obligatoires (NAO). Aucune des propositions de l’employeur ne vous a alors semblé à la hauteur des enjeux ?

Schématiquement, la négociation s’est tenue en deux temps. D’abord, ils ont proposé la mise en œuvre d’une augmentation de salaire de 1% pour les ex salariés de Cora. C’était moins que ce qui était prévu pour nos homologues de Carrefour, alors même que nos grilles de salaires sont inférieures aux leurs. Le différentiel était donc encore susceptible de se creuser. En outre, on nous a aussi annoncé que nous ne toucherions ni participation ni intéressement, car nous n’avions pas atteint les objectifs de chiffre d’affaires qui donnent droit à ces primes. Mais je leur ai répondu que c’était avant tout de leur faute si les anciens employés de Cora n’avaient pas atteint ces seuils de déclenchement.

Pourquoi cela ?

Pendant 6 à 7 mois, certains de nos rayons sont restés en grande partie vides du fait d’une réorganisation de la logistique décidée par Carrefour. Peut-être qu’ils n’avaient pas la marchandise nécessaire à notre approvisionnement – une source externe à l’entreprise m’a notamment confié que le groupe avait sous-estimé le volume de commandes nécessaire et donc priorisé ses magasins historiques, plutôt que les ex enseignes de Cora. Quoi qu’il en soit, ces dysfonctionnements ne sont pas du fait des salariés.

Vous disiez qu’il y a eu deux temps dans cette négociation. Que s’est-il passé ensuite ?

L’employeur a revu sa copie en nous proposant – comme pour les salariés « type » de Carrefour – une hausse de salaire de 1,3 %. Mais étant donné que les salaires de base des anciens de Cora sont moins conséquents, cette augmentation était comparativement plus faible pour nous, en valeur absolue. Bien sûr, la CFTC comprend qu’un rattrapage de la grille salariale puisse nécessiter du temps. Mais nous demandions à minima qu’un effort soit fait progressivement dans ce sens, année après année. En 2026, on aurait par exemple pu commencer par faire en sorte de réduire l’écart constaté en termes de rémunération horaire, pour qu’il ne soit plus d’environ 1 euro de heure, mais de 70 centimes.

S’agissant des primes, Carrefour a-t-il consenti à un effort, lors de cette 2e phase de négociations ?

Ils ont proposé que les ex salariés de Cora puissent toucher une prime de 230 euros brut de partage de la valeur. Par comparaison, cette même prime dépasse 1 400 euros pour les autres salariés de Carrefour. Ça n’a fait que confirmer ce que nous pensions déjà : ils nous traitent comme des salariés de seconde zone. C’est là que nous avons décidé qu’un mouvement de grève était justifié et nécessaire.

Justement, quel bilan faites-vous de cette première journée de mobilisation ?

Ca a été un véritable succès collectif. On dénombre au moins 18 magasins où des débrayages ont été organisés, des centaines de salariés ont défilé dans chaque enseigne. Nous adressons un immense merci à l’ensemble des participants.

Comment envisagez-vous la suite ?

J’ai des réunions prochainement prévues avec la direction générale, nous allons voir s’il y a un début de changement de cap de leur côté. Si aucune mesure significative n’est prise, on ne s’interdit pas d’appeler à une seconde journée de mobilisation, dans 15 jours ou trois semaines.

Tous propos recueillis par AC

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Polémique Shein, retards de paiement : au BHV, les salariés s’interrogent sur la suite

L’ouverture au sein du BHV de la première boutique physique du géant de la fast-fashion Shein a mis le grand magasin parisien sous le feu des projecteurs et des critiques. Si le modèle économique du groupe chinois interroge les salariés du BHV, certains y voient aussi une opportunité de relancer la fréquentation de l’enseigne, qui cumule les retards de paiement auprès de ses fournisseurs. 

Explications avec Stéphane Vincent, délégué syndical central CFTC.

Alors que l’ouverture au BHV de Paris de la première boutique physique du groupe chinois Shein polarise l’attention médiatique, la première préoccupation de Stéphane Vincent est ailleurs. Pour ce vendeur au rayon électricité du magasin – par ailleurs délégué syndical central CFTC – les polémiques suscitées par l’arrivée de la marque chinoise sont en effet loin de constituer la priorité des salariés qui officient au BHV : « Le vrai problème des magasins, ce sont les défauts de paiement accumulés auprès des fournisseurs, qui durent depuis un an et demi…En réaction, certains d’entre eux n’envoient plus de produits, des marques s’en vont, des rayons et des étages se vident…Ca a un impact sur le chiffre d’affaires, le moral et les primes des salariés… »

Des retards de paiement qui interrogent

Les difficultés du BHV (Bazar de l’Hôtel de Ville) ne datent en réalité pas d’hier. Il existait encore une grosse vingtaine de magasins du groupe un peu partout en France dans les années 90, acquis à l’époque par les Galeries Lafayette. « Mais, petit à petit, nous avons perdu des parts de marché, explique Stéphane Vincent. Quand je suis arrivé en 2018, nous n’avions plus que deux magasins à Paris (Marais et Parly 2, Ndlr). » En novembre 2023, c’est la Société des Grands Magasins (SGM, basée à Lyon) qui rachète les deux enseignes BHV restantes. Les premiers soucis arrivent cependant rapidement.

« Dès 2024, des fournisseurs n’ont pas été payés, même si ça s’est réglé à la fin de l’année, resitue Stéphane Vincent. La direction a justifié ce contretemps en évoquant un problème de logiciel. La SGM n’avait alors pas la structure pour assumer une comptabilité plus complexe. Au BHV, il y a près de 1500 fournisseurs, imaginez le nombre de factures ! En 2025, nous avons encore eu des problèmes de facturation similaires, qui ont généré des millions d’euros de dettes. »

L’explication de la direction est toujours la même : un problème logiciel, des outils qui ne seraient pas au point. « Mais ce n’est sans doute pas la seule raison, décrypte Stéphane Vincent. Il y a probablement un problème de trésorerie, ou quelque chose d’autre. La direction ne nous en dit malheureusement pas plus. »

Réunis en intersyndicale, les syndicats ont réagi en exerçant leur droit d’alerte l’année dernière. Un expert-comptable a alors été mandaté, afin d’obtenir des données sur la trésorerie et les dettes. « Le patron du BHV, Frédéric Merlin, a fini par réinjecter des fonds, mais ça a seulement temporairement réglé le problème, poursuit Stéphane Vincent. Cet automne, nous avons donc lancé un nouveau droit d’alerte. Mais aussi organisé deux grèves, en juillet et en octobre, car les salariés sont très affectés par cette mauvaise gestion. »

Shein, un cas qui divise

Les impayés ont entraîné le retrait de nombreuses marques ou l’arrêt de leurs livraisons. « Cela se traduit par de grands espaces vides dans le magasin, que nous essayons de combler comme nous le pouvons, avec un étalement de la marchandise existante, des panneaux… Quoi qu’il en soit, nous réalisons moins de ventes, ce qui signifie moins, ou plus du tout, de primes pour les vendeurs depuis un an…» C’est dans ce contexte compliqué que les salariés du BHV Marais apprennent par e-mail – le jour de l’annonce officielle – l’arrivée de la marque chinoise Shein au sein de leur magasinRégulièrement critiqué pour les conditions de travail harassantes de ses salariés, la qualité toute relative de ses produits et son modèle économique néfaste pour l’environnement, le géant de la fast fashion divise.

Shein : ouverture sous tensions au BHV, à Paris, après les différents scandales (vidéo Le Monde) >>

Mais la multinationale ne pourrait-elle pas aussi aider le BHV à attirer une nouvelle clientèle, pour faire repartir l’enseigne d’un meilleur pied ? « Le BHV doit se transformer et se réinventer,concède Stéphane Vincent. D’ailleurs, l’ensemble des salariés n’est pas contre Shein. Certains se disent que ça peut amener du monde et faire gonfler les ventes. Les opinions sont globalement partagées. Néanmoins, les syndicats ne peuvent pas approuver le modèle de production de l’entreprise chinoise. Nous regrettons également cette atteinte à l’image du BHV, car le magasin avait jusqu’à présent une certaine exigence de qualité. »

Une rupture de partenariat avec Disney

Fin octobre, à l’approche de cette arrivée de Shein au BHV Marais, une quinzaine de marques avaient déjà décidé de fermer leur stand au sein du magasin. Si l’implantation au BHV de la marque chinoise fait grincer les dents de certaines enseignes, la plupart avaient probablement déjà choisi de partir en réaction aux retards de paiement du magasin.

Le coup le plus dur aura cependant été l’annonce de l’annulation d’un partenariat de Noël avec Disneyland Paris, lourd de conséquences : « Rater Disney en pleine période de fêtes, c’est vraiment un sale coup, confirme Stéphane Vincent. Nous devions accueillir un magasin éphémère, une parade et de belles vitrines étaient prévues, ça aurait attiré énormément de monde. Cela représente un manque à gagner de plusieurs millions. » La CFTC des deux BHV parisiens aura donc du grain à moudre en ce début d’année prochaine, que la crise soit dépassée ou pas. Dans l’intervalle, le cas particulier de Shein continuera sans aucun doute de diviser, à l’intérieur comme en dehors de l’enseigne.

Gaëtan Mortier

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